YÉMEN: LA GUERRE IGNORÉEDE L’ART DANS LES DÉCOMBRES\ On Amnesty International

 

Dans sa fresque « Trilogie de la guerre, de la faim et de la maladie », Murad Subay raconte qu’au Yémen, quelle qu’en soit la cause, la mort a toujours le même visage. © Murad Subay
Dans sa fresque « Trilogie de la guerre, de la faim et de la maladie », Murad Subay raconte qu’au Yémen, quelle qu’en soit la cause, la mort a toujours le même visage. 

YÉMEN: LA GUERRE IGNORÉEDE L’ART DANS LES DÉCOMBRES

Par Cornelia Wegerhoff – Article paru dans le magazine AMNESTY n° 96, Mars 2019
Murad Subay fait de la guerre et de l’oppression ses sujets. Il transforme les ruines de Sanaa en oeuvres d’art. Rencontre au Caire avec le prodige yéménite du street art.

Sur la soixantième rue de Sanaa, la capitale du Yémen, le bâtiment est en ruine. Il n’en reste que des gravats et un pan de mur partiellement calciné par l’incendie d’un tas d’ordures. «La guerre n’y est pour rien», prévient Murad Subay, en montrant la photo sur l’écran de son portable. «Les maisons ont été détruites pour d’autres raisons.» Le jeune homme de 31 ans tient à prévenir toute interprétation erronée. Il ne souhaite pas en «rajouter dans le pathétique», comme il le dit. La situation de son pays est déjà bien assez dramatique. «Je peins souvent sur des ruines, qui symbolisent pour moi les âmes blessées des Yéménites.» C’est une réalité qu’il n’y a nul besoin d’interpréter.17-18_Yemen_portrait_Najeeb_Subay_(c)AI.jpg

La mort a toujours le même visage

Murad Subay a transformé le mur à moitié écroulé en une oeuvre d’art. Un homme décharné fixe désormais les passant·e·s. Il est assis sur un baril de TNT comme on s’assiérait sur un simple tabouret. Ses orbites sont deux trous noirs et ses cheveux ressemblent à une forêt carbonisée. Ce personnage lugubre joue d’un oud, le luth oriental, dont presque toutes les cordes ont été arrachées. Il lui manque également des doigts et des orteils, son index est tendu en un geste explicite. Le titre de la fresque : «Fuck War» [merde à la guerre].

Murad Subay s’excuse pour ce langage, mais explique que c’est la phrase qui décrit le mieux ce qui trotte dans sa tête ainsi que dans celle de ses compatriotes. «Nous sommes fatigués, vous savez», dit l’artiste. Depuis mars 2015, une coalition militaire conduite par l’Arabie saoudite appuie le gouvernement yéménite dans sa lutte contre l’insurrection des rebelles houthis. Les bombardements orchestrés par Riyad n’ont pas tué que des combattants ennemis, mais aussi de nombreux innocents. Les Nations unies dénombrent plus de 10 000 victimes. Save the Children rapporte qu’au moins 85 000 enfants sont morts de faim au Yémen depuis 2015.  De fréquentes épidémies de choléra, de diphtérie et de rougeole font des ravages. Ces chiffres macabres, Murad Subay les a illustrés sur le mur d’une maison dans la ville portuaire d’Hodeida. La fresque intitulée «Trilogie de la guerre, de la faim et de la maladie» montre trois fois le même personnage au regard vide sur des fonds de différentes couleurs. Le message est clair : au Yémen, quelle qu’en soit la cause, la mort a toujours le même visage.

L’artiste est né en 1987 à Dhamar, dans les montagnes du centre du Yémen. Il n’a connu depuis sa jeunesse que le conflit et la guerre. En 1994, peu de temps avant le début de la guerre civile entre les rebelles houthis et le gouvernement d’Ali Abdallah Saleh, alors président, il déménage à Sanaa avec ses parents et ses six frères et soeurs. Il y fait des études de littérature anglaise, tout en s’adonnant à la peinture, qu’il pratique depuis son jeune âge. Il est reconnaissant envers sa famille d’avoir toujours encouragé sa fibre artistique. Ses premières expériences politiques remontent aux manifestations estudiantines de 2008. À l’époque, les agents de sécurité du campus de son université veulent lui couper ses longs cheveux bouclés. Il n’a jamais cédé et raconte avec un rire amer : «À ce moment, nous avons commencé à apprendre à dire “non, non” contre toutes les injustices criantes dans notre pays.»

Peindre les disparu·e·s

Lorsque la révolte des Printemps arabes a atteint Sanaa en 2011, Murad et ses camarades sont descendu·e·s dans la rue. Un an plus tard, le jeune artiste troquait pour la première fois sa toile contre un pan de mur. «Colour the walls of your street» [mets des couleurs sur les murs de ta rue], était la devise de sa première campagne artistique. Murad Subay voulait inciter les jeunes Yéménites à embellir les murs de leurs quartiers abîmés par la guerre par une profusion de couleurs.

«LORSQUE LES FAMILLES ÉTAIENT DANS LA RUE AVEC MOI POUR PEINDRE LE PÈRE, LE FRÈRE ET LE FILS DONT ELLES ÉTAIENT SANS NOUVELLES, DES CONVERSATIONS S’ENGAGEAIENT AVEC LES PASSANTS.»

C’est également en 2012 qu’il a donné le coup d’envoi de sa campagne «The walls remember their faces» [les murs se souviennent de leurs visages]. Avec le concours de leurs proches, il a peint les portraits en noir et blanc de plus d’une centaine de personnes victimes de disparitions forcées. «Lorsque les familles étaient dans la rue avec moi pour peindre le père, le frère et le fils dont elles étaient sans nouvelles, des conversations s’engageaient avec les passants.» Jusque-là, leur drame était étouffé sous une chape de silence. Cette action a duré sept mois, durant lesquels Murad Subay a navigué entre Sanaa, Aden, Taizz et Hodeida. Il n’était pas rare que les portraits des disparus soient recouverts de peinture pendant la nuit. «Et là, nous allions un cran plus loin», raconte-t-il, non sans fierté : «Les familles revenaient et peignaient un nouveau portrait, parfois jusqu’à dix fois de suite !»

L’artiste poursuit son travail sans se laisser perturber par la guerre et les tentatives de mise au pas de la part des autorités. Ses oeuvres sont parfois insoutenables tant son langage est direct. Telle l’image du foetus, dont l’habitacle n’est pas le ventre de sa mère, mais un cercueil rouge, car son destin est déjà scellé avant sa naissance. Sur d’autres images, un enfant soldat rêve de jouer au football ou une petite fille arrose un rosier qui pousse dans une grenade. Ces thèmes rappellent le travail de l’artiste britannique Banksy, auquel Murad est souvent comparé. Il sourit quand on lui en parle. « Banksy est un artiste génial, cela me fait plaisir qu’on me dise que mes oeuvres ressemblent aux siennes. » Les méthodes de travail des deux artistes sont pourtant très différentes. Le jeune homme aime peindre avec d’autres personnes. Il tend pinceaux et couleurs aux habitant·e·s des quartiers dans lesquels il crée ses oeuvres. En assistant ou en participant à l’exécution des peintures, ils sont peut-être également pour lui une protection.

«EN TEMPS DE GUERRE, L’ART EST ENCORE PLUS CAPITAL QU’EN TEMPS DE PAIX.»

Il a entrepris récemment une nouvelle série d’oeuvres de street art nommée «Faces of War» [visages de la guerre]. Son voeu n’est pas de prendre parti pour l’un ou l’autre des belligérants, précise-t-il. «L’art n’est pas pour ou contre quelque chose ou quelqu’un. Il doit seulement donner à voir à quel point la guerre fait souffrir celles et ceux qui y participent», formule-t-il diplomatiquement. Avant de lâcher : «D’un côté, ils ont occupé la capitale. De l’autre, ils viennent avec des avions et bombardent le pays. J’appartiens au peuple. C’est lui que je soutiens, et personne d’autre.» Au Yémen, de telles affirmations suffisent à s’attirer des ennuis : un simple post sur Facebook peut mener son auteur·e en prison. La plupart des gens préfèrent donc se taire. Ce n’est pas le genre de Murad Subay, comme il le martèle avec détermination. Son projet de street art doit lui permettre d’attirer l’attention sur les injustices perpétrées dans son pays. Pour l’instant, il s’accorde un peu de répit chez son frère au Caire. Mais il a déjà en tête les images qu’il peindra sur les murs, de retour au Yémen : «En temps de guerre, l’art est encore plus capital qu’en temps de paix.»

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