« Construire des ponts sur les murs »

 

 

 

 

 

 

Les murs sont ses toiles. À force d’exercer
dans un pays en guerre, Murad Subay
est devenu un artiste « engagé », mais le
Yéménite reste avant tout un pacifiste. Il
ne manie qu’une sorte de bombe, celle
d’où jaillit la peinture. En juillet dernier,
à Londres, il dénonce à coup de tags ce
monde « plein d’armes et de sang » qui fait le bonheur
des marchands. En août, à Paris, il peint pour soutenir
les réfugiés ; en novembre, toujours à Paris, il cible les
ventes d’armes françaises qui font des ravages dans
son pays ; et en décembre à Marseille, il représente, à
la Cité des arts de la rue, un portrait de femme torturée
intitulé Le paradis des prisons de la milice au Yémen.
Depuis l’été 2019, Subay, 32 ans, vit en France,
accueilli pour dix-huit mois en résidence à l’École
supérieure d’art d’Aix-en-Provence, grâce au Fond de
protection des artistes (Artist Protection Fund). Il n’a
pas demandé le statut de réfugié. En exil temporaire,
il reste attaché à son pays malgré l’indifférence générale.
« Le Yémen est un terrain de batailles pour les
puissances étrangères qui tirent profit de la guerre »,
constate-t-il. Et le peuple trinque : ce pays qui vit
la pire crise humanitaire dans le monde a connu la
famine, ainsi que la plus grosse épidémie de choléra
de l’ère moderne. Trois quarts des 28 millions d’habitants
ont besoin d’une aide internationale.

Privé de murs au Yémen, il choisit l’exil
Subay ne prend pas partie dans le conflit qui oppose
une coalition gouvernementale poussée par l’Arabie
saoudite à des « rebelles » Houthis soutenus par l’Iran.
Il dit simplement : « Les partis en guerre ne sont pas
représentatifs du peuple yéménite. On est entre deux
mâchoires qui nous écrasent. On ne peut pas vivre. On
est perdus ». Lui-même est touché dans sa créativité.
Avant, il réalisait une oeuvre par mois, puis une tous
les deux ou trois mois, faute de murs où s’exprimer.
MURAD SUBAY
« Construire des ponts
sur les murs » Frustré, il a choisi l’exil. Un an en Égypte, puis la France.
Subay avait cru à une ouverture majeure en 2011, dans
le sillage de la « révolution » qui a contraint le président
Ali Abdullah Saleh à lâcher le pouvoir. En 2012,
cet autodidacte se lance alors avec une première campagne,
« Colorie les murs de ta rue », invitant la population
à s’exprimer. « Mon travail, c’est d’aider les gens à se
connecter, à créer des ponts grâce à l’art ». À l’époque,
il ne couvre pas les murs de slogans, mais dit simplement
« Apportez vos couleurs et vos pinceaux. Ce ne
sont pas des professionnels, mais c’est super de voir
des enfants, des vieux, même des soldats, y participer ».
Sa deuxième campagne, « Les murs se souviennent de
leurs visages », prend un tour plus politique : des portraits
noir et blanc de « disparus », victimes depuis cinquante
ans des violences exercées par le pouvoir. Trois
autres campagnes suivent, autour des maux du pays.
La réalisatrice yéménite Khadidja Al-Salami, établie
depuis quinze ans en France, voit en lui le premier
peintre qui a essayé d’ouvrir les yeux sur ce qui se passe
au Yémen. « Les campagnes de Murad ont eu de l’impact,
explique-t-elle. Il a forcé la presse à parler des
disparus. Il a impliqué tout le monde, même le policier
qui venait dessiner sur les murs ! ». Souriant et volubile
sous sa touffe de cheveux frisés, Subay parle d’une voix
douce, posée.
Autodidacte du street art
Né en 1987 à Dhamar, au centre du pays, il arrive
à Sanaa, la capitale, avec sa famille à l’adolescence.
S’il étudie la littérature anglaise, c’est
surtout la peinture exercée en autodidacte qui
l’intéresse. Ses oeuvres éphémères prennent aux
tripes, comme cet homme torturé qui joue du luth
assis sur un baril de TNT, avec un majeur tendu
renvoyant au titre : Fuck war!. Ou ce foetus emprisonné
dans un cercueil qui lui tient lieu de ventre
maternel.
Mais quand la guerre éclate, en 2015, l’artiste
reçoit à son tour des messages : « Arrête ! » La protection
que lui offre sa réputation n’est que temporaire.
Originaire du nord, il ne peut plus aller
dans le sud et doit soumettre ses projets artistiques au
pouvoir houthi. « Tous ceux qui critiquent sont réduits au
silence ». Autant de barrières qui le contraignent à l’exil,
comme une partie de ses six frères et soeurs. L’un d’eux
journaliste, blessé par un tir d’arme à feu, vit en Égypte ;
un autre est photographe à Marseille, une de ses soeurs
fait du street art entre Beyrouth et Singapour. Et Suma,
avocate, restée au Yémen, a été sélectionnée par la
BBC parmi les cent femmes les plus influentes de 2019.
Subay aussi est influent. « Il n’est pas analyste, ni porteur
d’opinion, souligne un humanitaire. Il a conservé
une vision très idéalisée de la révolution de 2011.
Comme tout ce qui se passe depuis est un détricotage
de ce “printemps yéménite”, il reste très affecté, lui qui a
été élevé dans une vision très progressiste ».
Devenu célèbre, il a été, par facilité baptisé le « Banksy
yéménite », étiquette trompeuse. Car son mode d’expression
diffère de celui du pape du street art, qui n’est
pas empêché dans son travail, alors que Subay a dû
refuser certains projets, faute de visa. Au fil du temps,
son art est devenu de plus en plus direct. « Le citoyen
yéménite est au plus bas de l’échelle dans le monde,
déplore-t-il. Si la communauté internationale le décidait,
la guerre pourrait s’arrêter en deux semaines ».
Elle continue, comme le combat pacifiste de Subay.
— Michel Henry
À Sanaa, ses fresques et graffitis dénonçaient les crimes de guerre.
Contraint à l’exil, cet artiste yéménite continue de peindre sur les
murs ses colères et ses espoirs.
LA CHRONIQUE

Paris, le 19 novembre 2019
Murad Subay a réalisé en novembre dernier
cette fresque visible pendant une semaine
sur un mur du Marais à Paris.
Engagé aux côtés de 7 ONG, le jeune Yéménite
souhaitait alerter l’opinion sur le conflit qui
ensanglante son pays et dénoncer les ventes
d’armes françaises qui l’alimentent.
© Christophe Da Silva

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